Eté 2013

Deux opérations ont été réalisées cette année, l’une en propre, l’autre en coopération.

Débarquement sur l’Ile-aux-Moines (56)

Dès l’ouverture de notre boutique dans le Golfe du Morbihan, il était clair qu’elle se prêtait parfaitement à un approvisionnement par mer. Située sur le port au ras des flots, face à l’Ile d’Arz et superbement décorée dans un esprit marin par l’ami Choco (déjà à bord du Leenan Head en 2012), elle n’attendait plus que le temps se mette de la partie.

Une fois nos marques prises et la récolte commencée -bien tardivement cette année, à la mi-juillet-, Julien, Dorotéa & Erwann sont descendus vers la saline en droite ligne du Port Ru de Douarnenez. Accueillis en Baie de Bourgneuf par les dizaines de voiliers participant aux régates annuelles du Bois de la Chaise en Noirmoutier, ils ont ensuite glissé jusqu’au minuscule port des Champs, situé à 5 km du marais. L’une des particularités de ce « port de poche », plutôt une échancrure dans la côte sablonneuse, est d’avoir un chenal balisé par une seule rangée de perches, ce qui laisse toute sa place à la liberté de conscience du skipper : « bâbord ou tribord pour rentrer là-dedans? » Ce fut bâbord et du coup, pas de chance, un premier tout droit dans la vase. Avec moins de 2 mètres de fond au plus creux, le moindre écart se révèle instantanément fatal aux touristes de passage (c’est-à-dire, sur ces 15 dernières années, nous).

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Après une énergique marche arrière notre bateau au nom imprononçable se remit dans l’axe et, fièrement poussé par les dernières vagues de la marée montante, vint à nouveau planter sa quille dans le mou, comme un couteau de cantine dans une motte de beurre frais.

Ni une ni deux, n’écoutant que leur courage, les sauniers sauveteurs en mer improvisés se mirent en caleçon (toujours choisir un caleçon irréprochable le matin, on ne sait jamais ce que peut nous réserver la journée…) et hop ! à l’eau pour aller saisir un bout’ et tirer les marins de ce mauvais pas. Encore quelques mètres et le bateau était amarré, posé sur ses béquilles sur une cale à 18% de pente. Pendant que les enfants batifolaient dans l’eau chaude et boueuse nous pouvions enfin nous congratuler, sous les yeux incrédules de quelques promeneurs. Et aussi, pour la première fois depuis le début de cette épreuve, voir s’approcher un autochtone, de ceux que nous avions désespérément cherchés pour nous guider, un type un peu rogue sorti on ne sait d’où et venu nous demander si nous étions à jour de notre cotisation pour le mouillage…

Après une bonne soirée festive sur la saline à refaire le match et à contempler les étoiles filantes, arriva le matin du chargement. Pour le coup nous n’étions pas les seuls à être un peu de travers : amarré sur 3 côtés seulement faute de mieux, le canot’ avait chassé pendant la nuit et se retrouvait tout de guingois. En rab la cale amicale de la veille s’était transformée à marée basse en piste de bobsleigh couverte d’une copieuse épaisseur de vase grasse et d’algues traîtresses aux tongues. Perchée sur ses échasses à 2,5m de hauteur côté chenal, l’entrée de la cabine avait l’air d’ouvrir tout droit sur une salle d’attente de toubib pour coccyx fêlé…

Ce qui m’inquiétait le plus dans cette affaire, c’était l’Anglais. Chapeau melon, ventre melon, nez melon (mais pas vert à l’extérieur), ce tenancier d’un pub de Newcastle semblait sortir d’un album de Gaston Lagaffe. Lui, sa femme et ses tatouages nous avaient repéré la veille dans leur décapotable années 60 et il se tenait maintenant à l’affût, un énorme appareil photo autour du cou avec sur les lèvres un sourire de mauvais augure. Pour que des gens réputés aussi flégmatiques se marrent d’avance et exhibent sans complexe devant des inconnus -dont des femmes et des enfants-, en plein été, dans ce coin harmonieux de la doulce France, leur dentition de chercheur d’or ruiné et abonné au scorbut avant même d’être parti pour la Californie, c’est qu’il devait y avoir un risque.

Nous prîmes donc le temps de la réflexion et optâmes pour un chargement par l’avant, le pont étroit et piégeux nous paraissant toujours moins casse-gueule à traverser que la patinoire pentue qui commençait à disparaître sous l’eau trouble. La chaîne humaine fonctionna parfaitement et les sacs immaculés arrivèrent sans une tâche à fond de cale. L’Anglais nous félicita et tourna casaque à la recherche d’autres aventures. Nous crûmes pouvoir mesurer sa déception au fait qu’il ne nous envoya jamais les images du chargement, photos qu’il fut le seul à pouvoir réaliser tant nous étions omnubilés par nos pieds, comme des coureurs faisant leur jogging dans un champs de mine…

 

Avec tout ça le vent fraîchissait, la marée était presque haute et de toute façon le sel était attendu le lendemain sur l’Ile-aux-Moines. Amarres larguées, dernières salutations, dernières blagues et soudain, la vanne de trop! A peine le bateau s’était-il mis nez face au large que la petite écluse du port s’ouvrait pour laisser entrer l’eau de mer vers les terres, vers les canaux qui alimentaient jadis des milliers de marais salants. Effet aspirateur garanti! Le pauvre petit canot’ au nom imprononçable se mit à reculer dangereusement, se paya un premier ponton, évita de justesse la platte d’un autochtone et ce n’est qu’en poussant comme un damné sur une perche qu’ Erwann permit au moteur poussé à fond de s’arracher à la succion fatale. Kenavo Port-des-Champs. On comprend mieux que les salines du Marais Breton aient commencé à décliner à partir du XVIIè, quand l’envasement de la Baie de Bourgneuf l’a rendue de moins en moins praticable aux navires de commerce atlantiques. Il fallait charger le sel sur des chalands ou des barques creuses, venir à couple et transvaser à nouveau le vrac à fond de cale. Le tout dans une région où le vent n’arrête jamais de souffler, comme notre équipage s’en aperçut bien vite. Le flux régulier de sud-ouest forcit dans l’après-midi et vira au coup de tabac en soirée avec éclairs et force pluie, ce que la météo n’avait pas du tout prévu pour changer.

A ce tarif là le bord fut vite tiré et le lendemain matin le commandant Julien et son équipage étaient en baie de Quiberon, passaient devant les anciens marais salants du château ducal de Suscinio et enfournaient le chenal entre Port-Navalo et Locqmariaquer avec le flot montant.

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La Bretagne étant ce qu’elle est le soleil refit vite son apparition et se montra généreux pour le débarquement. Depuis quelques jours déjà la pancarte posée devant la boutique et réclamant des dockers pour le 3 août à 18h pétantes avait créé le buzz. Habitants de l’île et touristes avaient répondu présents, alléchés par le salaire mirobolant d’1kg de sel et d’un coup à boire. C’est que de la petite cale du fond de l’Anse du Lério à la boutique il y a quand même bien… 150 mètres. De plat.

La tonne et demie fut donc vite mise au chaud dans une excellente ambiance estivale. Tout le gros sel et toute la fleur de sel proposés dans notre boutique de l’Ile-aux-Moines du début août jusqu’à la fermeture fin septembre auront donc été transportés par voie de mer. En attendant de faire mieux l’année prochaine. Rendez-vous aux amateurs fin avril début mai.